La France Insoumise s’appuie sur l’héritage marxiste pour forger une critique radicale du capitalisme, mobiliser des concepts percutants et diagnostiquer sans concession les inégalités structurelles. Pourtant, entre les analyses de Marx et les propositions concrètes de Mélenchon ou Bompard, le décalage est flagrant.
L’État : de l’instrument de domination à l’objet de réforme
Marx ne se contentait pas de critiquer l’État bourgeois. Il en démontait les rouages, en révélait la nature de classe, et en appelait à la destruction. « Le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise », écrivait-il dans le Manifeste du Parti communiste[1].
Pour lui, l’État n’était pas un outil neutre à capturer ou à réformer, mais une superstructure au service des rapports de production capitalistes.
LFI reprend cette référence par pur calcul populiste vis-à-vis des écorchés vifs.
Plutôt que de fantasmer une table rase, il faut réformer en profondeur les institutions existantes. La Ve République a ses défauts, mais elle offre un cadre stable pour des avancées démocratiques : renforcer les contre-pouvoirs, garantir une meilleure représentation des citoyens, et peut-être équilibrer les institutions pour éviter les blocages actuels.
La Sixième République ? Une façon habile d’éviter d’évoquer le retour à la Quatrième République, dont le caractère parlementaire offrait à tout apparatchik un avenir doré. Plutôt que de brandir des projets constitutionnels flous, il vaut mieux réformer ce qui existe : équilibrer les pouvoirs du président et du Parlement.
La révolution : de la rupture violente à la transition électorale
Pour Marx, la révolution n’était pas un mot en l’air. C’était un processus historique inéluctable, une rupture violente avec l’ordre établi. « La violence est la sage-femme de toute vieille société enceinte d’une société nouvelle », écrivait-il dans Le Capital[3].
Le romantisme des révolutions fait salle comble à l’extrême gauche. Pourtant, pour les mener, il faut un minimum d’effectifs et une capacité à convaincre. L’impossibilité d’agréger les Gilets jaunes pour l’extrême gauche témoigne de sa faible capacité à fédérer au-delà de son socle militant. Les grandes avancées sociales n’ont pas été obtenues par des barricades, mais par des luttes patientes, des alliances larges et des réformes progressives.
L’écologie : de l’absence de théorie à la planification verte
Marx n’a pas écrit de traité d’écologie. Pourtant, il n’était pas indifférent aux questions environnementales. Dans Le Capital, il dénonce l’épuisement des sols et des travailleurs par le capitalisme[1].
L’écologie est le mouvement le plus disparate imaginable. On y croise tout et son contraire. Une planification écologique, proposée par LFI ne fera pas long feu : dès qu’une décision sera prise, une opposition se créera instantanément. Il faut une approche pragmatique et consensuelle. La transition écologique doit être réaliste, sociale et négociée : investissements massifs dans les énergies renouvelables, accompagnement des travailleurs des secteurs polluants, et incitations plutôt que contraintes.
LFI, elle, fait de l’écologie un pilier de son programme à l’image de ces bâtiments monstrueux de l’époque soviétique. La planification écologique est une image simpliste pour donner de l’importance à un mot sans en définir le moindre contour.
Les alliances : de la lutte des classes au front populaire
Marx était intransigeant sur la question des alliances. Pour lui, seule la classe ouvrière pouvait renverser le capitalisme. « La bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs », écrivait-il dans le Manifeste[1].
Les alliances, pour les politicards, et à fortiori les LFIstes, ne sont que des combines électorales. Si on oppose les classes, LFI ne trouvera pas assez d’ouvriers en son sein pour s’opposer à ses bataillons de bourgeois et dégénérés de bourgeois qui la composent. Il faut construire des majorités autour de projets concrets : éducation, santé, logement, environnement.
LFI, elle, construit un front d’opposition, et son organisation interne, de type sectaire, n’est pas compatible avec un quelconque débat constructif.
La propriété : de l’abolition à la nationalisation
Pour Marx, la propriété privée des moyens de production était le cœur du problème. « Les prolétaires n’ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner », clamait le Manifeste[1].
En termes de propriété et de nationalisation, le fait pour LFI d’être dirigée par un millionnaire annule toute crédibilité. Il faut défendre une économie mixte et régulée : un secteur public fort dans les services essentiels (énergie, transports, santé), mais une reconnaissance du rôle des entreprises privées dans l’innovation et l’emploi. Les nationalisations ne sont pas une fin en soi, mais un outil au service de l’intérêt général.
L’internationalisme : de la solidarité prolétarienne au souverainisme
Marx était un internationaliste convaincu. « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » n’était pas un slogan creux[1].
LFI fait un calcul de petit boutiquier à propos de l’Europe. Avec moins de 15 % de la population en France consciente de leur représentation au niveau de l’Europe, elle préfère intervenir dans l’entité la plus petite possible. Il faut au contraire assumer pleinement l’Europe comme cadre d’action. Non pas une Europe libérale et technocratique, mais une Europe sociale, écologique et démocratique, où les États collaborent pour peser face aux géants du numérique, aux paradis fiscaux, et aux défis climatiques.
La violence : de l’accoucheuse de l’histoire à l’électoralisme pacifique
Marx ne glorifiait pas la violence. Mais il la considérait comme inévitable. « La violence est la sage-femme de toute vieille société enceinte d’une société nouvelle », écrivait-il[3].
LFI fédère plus contre elle que pour elle. Elle n’a vraiment aucune chance. Sa seule utilité est de servir de marchepied au RN. Il faut miser sur la modération, le dialogue et l’efficacité. Les excès verbaux, les postures radicales, et les divisions stériles ne font que affaiblir la gauche et ouvrir la voie à l’extrême droite.
LFI, un marxisme de salon ?
LFI emprunte à Marx sa critique du capitalisme, son vocabulaire de rupture, et son ambition de transformation sociale. Mais elle édulcore ses conclusions les plus radicales. Là où Marx voyait la nécessité d’une révolution violente, LFI mise sur les élections. Là où Marx exigeait l’abolition de l’État bourgeois, LFI propose de le réformer. Là où Marx prônait l’internationalisme prolétarien, LFI défend un souverainisme économique.
Pourquoi ces écarts ? Parce que LFI est un parti politique qui doit séduire un électorat large. Marx, lui, écrivait pour un mouvement révolutionnaire.