
Ce que chaque citoyen doit voir
Des lycéens et des étudiants manifestent dans toute la France. Il nous appartient à tous de comprendre cette situation, Des lycéens et des étudiants manifestent dans toute la France.
Il nous appartient à tous de comprendre cette situation, de l’analyser avec rigueur, pour apporter une réponse adaptée. Comprendre, c’est d’abord constater qu’il est inacceptable d’étudier dans des bâtiments dégradés, où les sanitaires sont indignes, où l’on étouffe en juin et où l’on
gèle en janvier, que des postes ne soient pas remplacés, que des élèves en situation de handicap manquent d’accompagnement, et que des territoires entiers soient traités en parents pauvres de l’éducation. Cette colère est fondée. Elle mérite d’être entendue et satisfaite, et qui la contesterait n’aurait rien compris à l’état réel de nos établissements.
Mais l’analyse honnête impose un second constat, moins visible et plus grave, à savoir que ce mouvement est en train d’être rempli par autre chose que lui-même.
Une méthode éprouvée : remplir la colère des autres
Depuis les premières heures, des organisations politiques rodées impriment leurs mots d’ordre sur ce désarroi. La suppression de Parcoursup, celle de la CVEC et la fin des frais différenciés pour les étudiants extra-européens figuraient noir sur blanc dans des programmes partisans bien avant le premier blocus, car elles n’ont pas surgi des assemblées générales de lycée mais y ont été déversées. Le procédé est ancien et toujours identique dans son mécanisme, puisqu’il consiste à prendre une colère légitime, à la remplir d’un programme tout fait, puis à présenter le tout comme une aspiration spontanée de la jeunesse. La vérification est à la portée de chacun, et elle consiste à se demander laquelle de ces revendications a été votée par les lycéens, et laquelle a été distribuée.
Ceux qui procèdent ainsi ne cherchent pas à résoudre les difficultés des élèves, car ils cherchent du carburant, c’est-à-dire de la mobilisation pour exister médiatiquement, de la tension pour se poser en remède et de l’affrontement pour se donner un rôle. Devant la jeunesse en colère, leur ligne de conduite tient en une phrase : ils ne veulent pas l’apaiser, ils veulent la remplir.
Les faits, vérifiables par chacun, résistent au récit de l’abandon
La récupération repose sur des mensonges par omission que chacun peut contrôler, car le récit de l’État qui abandonne la jeunesse ne survit pas à l’examen des faits. Le repas Crous à 1 euro a été créé en 2021 et maintenu depuis pour les étudiants qui en ont besoin, les bourses sur critères sociaux ont été revalorisées à plusieurs reprises y compris plus vite que l’inflation, les APL ont été augmentées, et des aides d’urgence, des jobs étudiants et des dispositifs de soutien psychologique ont été mis en place. Rien de tout cela n’est parfait et le débat sur les insuffisances reste ouvert, mais tout interdit le récit d’un désert. Quand un parti affirme que rien n’a été fait, il ne s’adresse pas à des citoyens informés, il parie sur le fait qu’ils ne vérifieront pas, et un citoyen qui vérifie échappe déjà à moitié à la manipulation.
La violence est un piège tendu à la cause, et à tous
Chaque vitrine brisée, chaque enseignant empêché d’enseigner et chaque policier blessé efface une revendication, puisque le lendemain personne ne parle des sanitaires dégradés ni des postes non remplacés, mais de casse. Les gagnants de cette opération sont exactement ceux qui ont investi le mouvement, parce que le désordre leur fournit leurs images, leur vocabulaire et leur raison d’exister. La violence n’est pas l’excès de ce mouvement, elle est l’objectif de ceux qui l’ont greffé, et y céder revient à travailler gratuitement pour eux.
C’est pourquoi l’appel à la non-violence n’est pas une leçon de morale dispensée du haut d’un balcon mais une exigence stratégique, qui vaut pour la jeunesse comme pour les forces de l’ordre, car un mouvement déterminé et pacifique est inattaquable tandis qu’une réponse policière disproportionnée lui offrirait la victoire morale qu’il ne peut obtenir autrement. La lucidité doit être égale des deux côtés de la barricade.
Ce que nous devons exiger, chacun à notre place
Les encadrants de ce mouvement doivent séparer les revendications votées par les élèves de celles distribuées par les appareils, car la transparence sur cette frontière constitue le premier test de leur sincérité.
Les soutiens politiques et syndicaux doivent appuyer les revendications matérielles que sont la rénovation des bâtiments, les recrutements d’enseignants et de personnels d’accompagnement, et l’amélioration concrète des conditions d’étude, et ils doivent cesser de greffer sur des adolescents des programmes que les urnes n’ont jamais validés, parce que le soutien sincère s’arrête là où commence la récupération.
Le gouvernement doit écouter vite et répondre concret, et des mesures comme les repas à 1 euro, les revalorisations de bourses et l’augmentation des APL prouvent que la réponse adaptée existe et n’attend que d’être prolongée, car chaque semaine de silence est une semaine offerte à ceux qui veulent l’affrontement.
Nous devons tous, enfin, refuser les deux symétries trompeuses, puisque ceux qui voient dans chaque lycéen un casseur se trompent de cible exactement comme ceux qui voient dans chaque débordement une provocation policière, alors que la vérité est plus exigeante et tient dans l’existence simultanée d’une jeunesse légitimement en colère, de besoins réels à satisfaire et d’appareils politiques qui prospèrent sur les deux.
L’avenir de l’école publique et de l’université se joue dans les budgets, les recrutements et les chantiers, pas dans les slogans et les barricades. La prise de conscience générale nécessaire est que nous devons satisfaire les uns et désarmer les autres, car un pays capable de faire les deux à la fois est un pays qui ne perd ni sa jeunesse ni sa lucidité.
