Nous n’avons plus le temps


Nous nous affaiblissons. Nos déficits s’accumulent depuis des décennies, notre dette réduit progressivement notre liberté d’action et nos ressources publiques sont trop souvent mal réparties.

Nous dépensons beaucoup, sans toujours obtenir les résultats attendus. Avant de réclamer davantage de moyens, nous devrions nous interroger sur leur utilisation, nos priorités et notre capacité à évaluer ce que nous finançons.

Cette situation serait déjà préoccupante dans un monde stable. Mais la guerre est revenue en Europe, les équilibres internationaux se défont, les grandes puissances défendent leurs intérêts sans beaucoup d’égards pour les plus faibles. Nous devons financer notre sécurité, notre indépendance énergétique, notre industrie, notre recherche. Nous devons aussi préserver notre système social, notre école, notre santé.

Nous n’avons pas les moyens de tout faire. Nous avons encore moins les moyens de ne rien décider.

Le coût de l’immobilisme

Nous risquons de traverser une nouvelle crise politique sans parvenir à voter un budget. Bien sûr, l’État ne s’arrêtera pas. Des dispositifs provisoires permettront d’assurer la continuité des services publics. Mais ils ne remplaceront pas durablement les décisions qu’exige notre situation.

Chaque mois d’incertitude retarde des arbitrages, complique les investissements et affaiblit notre crédibilité. Un budget ne résoudra pas tous nos problèmes. Son absence prolongée risque en revanche de nous empêcher d’en résoudre beaucoup.

Nous pouvons discuter sans fin de la responsabilité des gouvernements précédents. Nous pouvons aussi reconnaître que les déficits accumulés sont le résultat de décisions prises, acceptées ou différées par des majorités successives.

Nous avons collectivement laissé s’installer une situation que personne ne semble désormais capable de corriger seul.

Le Parlement doit retrouver sa fonction

Nos institutions permettent l’opposition. Elles la rendent même indispensable. Un gouvernement doit pouvoir être contesté, ses projets amendés, ses décisions contrôlées.

Mais lorsque les électeurs ne donnent de majorité absolue à personne, les parlementaires doivent apprendre à travailler autrement.

On ne peut pas réclamer davantage de pouvoir pour le Parlement et refuser ensuite d’y construire des décisions communes.

Un député n’est pas élu uniquement pour défendre un programme. Il est aussi élu pour participer aux décisions qui engagent le pays. Cela suppose de discuter avec des adversaires, d’accepter certaines de leurs propositions et d’obtenir en retour des concessions.

Ce travail est moins spectaculaire qu’une motion de censure. Il est pourtant essentiel.

Des convictions fermes, des compromis possibles

Nous devons être intransigeants sur les valeurs démocratiques : l’État de droit, l’indépendance de la justice, les libertés publiques, l’égalité devant la loi, le respect des institutions et la dignité humaine.

Ces principes ne peuvent pas devenir des monnaies d’échange.

En revanche, une politique fiscale, une dépense publique, le calendrier d’une réforme ou la répartition d’un effort budgétaire peuvent se négocier.

Nous devons pouvoir discuter du montant des économies, de leur répartition, des investissements à préserver et des recettes nécessaires. Nous devons aussi accepter que les solutions proposées par nos adversaires ne soient pas toutes mauvaises parce qu’elles viennent d’eux.

Un compromis budgétaire n’exige pas que chacun abandonne ses convictions. Il exige que personne ne prétende imposer intégralement les siennes.

Notre responsabilité face aux populismes

Les populismes prospèrent sur les crises et la défiance. Ils désignent des responsables, promettent des solutions immédiates et entretiennent l’idée que les institutions démocratiques sont incapables de répondre aux difficultés du pays.

Nous leur facilitons la tâche lorsque nos représentants donnent le spectacle d’un Parlement paralysé.

À force de refuser toute concession, les formations démocratiques risquent de démontrer malgré elles ce que leurs adversaires affirment : que le débat, la négociation et le pluralisme seraient devenus des obstacles à l’action.

C’est un danger considérable.

Nous ne défendrons pas durablement la démocratie en nous contentant de dénoncer ceux qui la menacent. Nous devons aussi démontrer qu’elle est capable de décider, de corriger ses erreurs et de produire des résultats.

La démocratie ne promet pas l’unanimité. Elle organise nos désaccords pour nous permettre de continuer à vivre et à décider ensemble.

Une responsabilité qui dépasse les partis

Le prochain gouvernement, quelle que soit sa composition, héritera de nos déficits, de notre dette et des urgences que nous n’aurons pas su traiter.

Il aura besoin d’un budget.

Les parlementaires attachés aux principes démocratiques doivent participer à son élaboration, négocier des engagements précis et rechercher les conditions de son adoption.

Cela ne signifie pas voter n’importe quel texte. Un budget injuste, incohérent ou dangereux doit pouvoir être rejeté. Mais ce refus doit s’accompagner d’une proposition crédible, pas seulement de l’espoir de provoquer une nouvelle crise.

Nous ne pouvons pas exiger de nos responsables politiques qu’ils soient courageux tout en les sanctionnant chaque fois qu’ils acceptent un compromis.

Il nous appartient aussi, comme électeurs, de changer notre regard sur la négociation. Un élu qui obtient la moitié de ce qu’il défend n’a pas nécessairement trahi ses engagements. Il a peut-être obtenu ce que les rapports de force démocratiques permettaient réellement.

Nous n’avons plus le temps

Nous sommes confrontés à des choix difficiles. Certains demanderont des efforts, d’autres imposeront de renoncer à des habitudes ou à des avantages. Nous devrons mieux répartir nos ressources, contrôler nos dépenses et déterminer ce que nous voulons réellement préserver.

Ces décisions seront contestées. C’est normal. Elles devront être expliquées, discutées et parfois corrigées.

Mais nous ne pouvons plus accepter que l’impossibilité de tout obtenir serve de justification à l’inaction.

Nous devons rester fermes sur les valeurs qui fondent notre démocratie et apprendre à être plus souples sur les moyens de conduire les politiques publiques.

Nous pouvons refuser de gouverner ensemble. Nous ne pouvons pas nous dispenser de faire fonctionner notre pays.

C’est sur cette responsabilité que nous devrions désormais juger nos représentants.