
Voici la France, à six mois d’un scrutin que les sondeurs décrivent sans fard. Une France en état de sidération, selon le mot d’un chercheur qui a passé sa vie à étudier ces élections. Marine Le Pen créditée de 31 à 36 %
d’intentions de vote depuis des mois, victorieuse dans tous les duels simulés, y compris les plus serrés. Le pays qui a inventé le front républicain découvre qu’il pourrait devoir l’inventer une seconde fois, ou renoncer.
Le programme de la candidate tient en une phrase, cent quarante milliards d’économies et trente milliards de baisses d’impôts, simultanément. Le chiffre est faux, disent les économistes de tous bords. La promesse est ronde, simple, elle tient sur un côté de bus. L’histoire bégaie. Farage promettait 350 millions par semaine pour l’hôpital. Trump promettait des chèques de 5 000 dollars. Le Pen promet 140 milliards qui n’existent pas. La même arithmétique de comptoir, le même mépris pour le détail, souvent la même exactitude dans la conviction que l’électorat ne vérifiera pas.
Il existe pourtant une différence entre 2016 et 2027. Le Brexit a été voté dans l’ignorance, l’Amérique a été votée dans la colère. La France de 2027 votera en connaissance de cause, un peu plus, du moins, que ses deux prédécesseurs. Le précédent britannique est documenté jusqu’à la virgule, six à huit points de croissance perdus, chiffres officiels, autorité budgétaire britannique elle-même. Le précédent américain est en cours de documentation, sondage après sondage, facture après facture. Aucun peuple n’a jamais disposé d’autant de preuves chiffrées avant de commettre la même erreur. L’argument n’est plus une prévision, c’est une expérience déjà conduite, deux fois, dont voici les résultats.
La question n’est donc plus de savoir si le populisme se détruit. Il se détruit, nous venons de le voir en direct, sur deux continents, en trois exercices de pouvoir. La question porte sur ce qu’il détruit avant de se détruire. Le Royaume-Uni a perdu dix ans. L’Amérique est en train de perdre sa clientèle technologique, la loyauté de ses alliés, sa propre base électorale. La France de 2027 a le choix, elle peut être le premier pays à apprendre de l’expérience des autres, ou le troisième à payer pour que les autres apprennent. L’histoire retiendra l’une des deux phrases. À elle de choisir laquelle.
