Les marchands de peur

« Le but de la politique est de maintenir la population dans l’inquiétude, afin qu’elle réclame d’être mise en sécurité, en la menaçant d’une succession interminable de dangers, pour la plupart imaginaires. »

— H. L. Mencken, 1918 (traduction libre).

Un siècle plus tard, cette observation reste d’actualité.

Aux États-Unis, Donald Trump a fait de l’immigration un thème central de ses campagnes. Il décrit un pays envahi, menacé dans sa sécurité et son identité. Les difficultés liées à l’immigration existent, mais leur présentation comme une menace permanente entretient un climat d’inquiétude dont il tire un bénéfice électoral.

En Europe, plusieurs mouvements nationalistes utilisent les mêmes ressorts. Ils s’appuient sur la peur du déclassement, les difficultés économiques et les changements culturels. Les crises successives alimentent un discours de déclin national auquel ils prétendent apporter une réponse.

En France, le Rassemblement national associe depuis des décennies immigration, insécurité et perte d’identité. Cette association, répétée dans ses discours, contribue à installer l’idée que l’étranger constitue une menace. Elle lui permet de fidéliser une partie de son électorat autour de cette inquiétude.

La France insoumise développe une stratégie différente. Elle s’adresse notamment aux habitants des quartiers populaires et aux Français issus de l’immigration, parfois installés depuis trois générations. Elle met en avant les discriminations, les contrôles au faciès et les difficultés d’intégration.

Ces problèmes existent. Mais leur dénonciation peut aussi devenir un instrument politique lorsqu’elle présente les rapports sociaux comme une opposition permanente entre victimes et responsables. Jean-Luc Mélenchon cherche à mobiliser cet électorat autour d’un sentiment d’injustice et d’une volonté de rupture avec les institutions. Son discours accorde une place importante au conflit et au rapport de force. Il peut ainsi contribuer à renforcer les tensions qu’il dénonce, sans que cela démontre une volonté de provoquer une insurrection.

Le RN entretient la peur de l’étranger. LFI peut renforcer, par son discours, la peur d’être considéré comme étranger dans son propre pays. Les deux démarches ne sont pas identiques, mais elles peuvent contribuer à installer une méfiance durable entre des populations qui partagent pourtant la même société.

Les inquiétudes sur lesquelles ces mouvements s’appuient ne sont pas imaginaires. L’insécurité, les inégalités, les discriminations et les difficultés économiques ont des conséquences concrètes. Leur traitement exige des décisions, des moyens et des résultats. Leur exploitation politique demande surtout de les maintenir au centre du débat.

Il existe une différence entre reconnaître un problème pour le résoudre et l’entretenir pour en tirer un avantage électoral.

C’est ce que décrivait Mencken il y a plus d’un siècle. La peur facilite la mobilisation. Elle simplifie les oppositions, renforce l’appartenance à un camp et rend les discours de rupture plus attractifs.

Un mouvement politique qui construit sa popularité sur l’inquiétude de ses électeurs peut finir par dépendre de sa persistance. Apaiser cette inquiétude reviendrait alors à affaiblir l’un de ses principaux arguments.

Les extrémistes vivent et prospèrent sur tes angoisses.